La charité comme cause de la transformation de l'être
au cœur de l'expérience chrétienne


Ce thème se retrouve au cœur de l'Évangile, dans la tradition patristique orientale, en particulier, mais aussi dans la tradition occidentale et dans toute l'histoire de la spiritualité.

a) Tout peut se résumer par la phrase de Saint Paul aux Galates : " il s'agit d'être une créature nouvelle " (Ga 6, 15) ou plus exactement Paul invite les Corinthiens à faire l'expérience de la nouvelle création : " Si donc quelqu'un est dans le Christ, c'est une création nouvelle : l'être ancien a disparu, un être nouveau est là " ( 2 Co 5, 17).

L'expérience paulinienne est une expérience de la charité tandis que chez saint Jean, c'est la charité qui commande toute la perspective johannique.
Dans une de ses homélies, saint Jean Chrysostome dit : " Paul a parlé de la charité comme un authentique témoin. Il en a fait l'expérience "

Autrement dit il y a une vérification de la charité dans la vie.
Il y a quelque chose qui ne marche pas si cela ne se voit pas.
Si la charité ne fait pas dans l'homme ce qu'elle doit faire,
c'est qu'il y a quelque chose qui ne vient pas de l'Eucharistie mais qui vient de l'homme.
Il faut avoir le courage de le regarder en face.


b) J'attire votre attention sur le texte de Saint Paul aux Colossiens qui sera commenté très souvent dans la tradition chrétienne : " Vous donc, les élus de Dieu, ses saints et ses bien-aimés, revêtez des sentiments de tendre compassion, de bienveillance, d'humilité, de douceur, de patience ... Et puis, par dessus-tout, la charité, en laquelle se noue la perfection " (Col 3, 12-14).

Tout est récapitulé dans la charité comme Saint Paul le dit aux Romains : " La charité est donc la Loi dans sa plénitude " (Ro 13,10).

La récapitulation : je vous signale l'importance du mot car c'est une expression-clef pour saint Paul. Le Christ récapitule tout en lui. La primauté qui appartient au Christ dans le monde surnaturel nous appartient dans l'ordre de la vie spirituelle par la charité. C'est le même mystère, celui du Christ qui est épiphanie de l'amour de Dieu. Paul recommande la charité parce que " celui qui aime autrui a de ce fait accompli la Loi de Dieu " (ro 15, 8). Tous les commandements se récapitulent dans le commandement de l'amour et l'amour est la plénitude de la loi. " Dieu s'est plu à faire habiter en Lui toute la plénitude et par lui à réconcilier tous les êtres pour lui, aussi bien sur la terre que dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix " (Col 1, 19-20). La juxtaposition de ces expressions est typique pour le Christ, plénitude et récapitulation. Dans le Christ, toutes choses sont récapitulées et dans la vie chrétienne, tout se récapitule dans la charité, tout est réunifié et fondé dans la charité.


Les perspectives bibliques et apostoliques nous permettent de tout réintégrer dans la charité. Dans la tradition patristique, ce thème a reçu un développement étonnant chez plusieurs théologiens.
Saint Maxime est un homme assez extraordinaire en Orient comparable à Saint Augustin en Occident. Il a été le plus grand théologien de l'Orient à un moment crucial de l'histoire en comprenant l'Orient et l'Occident. C'est un homme qui a réfléchi très profondément à la structure chrétienne et à la charité en particulier. Il a vécu exilé pendant un certain temps à Carthage et, en conséquence, a connu l'œuvre de Saint Augustin ce qui est inouï pour un oriental.

Voici ce que dit Saint Maxime dans les "Centuries" :

" Chez l'homme dont l'esprit est tout entier tourné vers Dieu, même la convoitise donne des forces à l'amour brûlant pour Dieu, même la puissance irascible se porte d'une pièce vers la charité divine, c'est qu'à la longue la participation à l'illumination divine l'a rendu tout lumineux lui-même et, concentrant en soi toute la force de ses puissances intérieures, il l'a tournée vers un amour brûlant insatiable et une charité sans limites pour Dieu, le convertissant totalement du terrestre au divin "


Il a cette petite formule très parlante : " L'âme est parfaite quand sa puissance de passion s'est complètement tournée vers Dieu ". Toute votre passion en Dieu !
Cette participation à l'illumination permet à l'être de devenir ce qu'il doit être. Il y a une transfiguration de l'être tout entier, intelligence, corps, sensibilité. La chair elle-même, l'homme dans sa corporéité, dans ses sens, est recréé entièrement par la charité. La charité doit passer jusqu'au bout des doigts. Si cela ne se fait pas, c'est que quelque chose ne marche pas ! Vous mettez un obstacle quelque part, vous ne vous situez pas comme il faut ! Ne vous en prenez pas à Dieu, si la charité ne passe pas, c'est vous seul qui êtes responsable.


L'unification fondamentale fait que tout l'être illuminé devient lumière. L'être coïncide avec ce qu'il doit être. Cet accent sur la transfiguration de l'homme dans tout son être, cette force de lumière dans le corps est un thème que nous avons trop oublié.


Voici un petit texte étonnant qui est le fondement de tout et auquel il faut penser si nous croyons à la résurrection. Les Pères nous disent que cette foi doit se voir :
" Si le corps doit prendre avec l'âme part aux biens du siècle futur il est certain qu'il doit y participer, dans la mesure du possible dès maintenant, car ce corps lui aussi expérimente les choses divines quand les forces passionnelles de l'âme s'en trouvent, non pas mises à mort, mais transfigurées et unifiées "


Si vous croyez à la résurrection, cela suppose que vous en fassiez déjà l'expérience. C'est la structure eschatologique de la vie chrétienne. Si nous voulons vivre le mystère chrétien, il faut faire l'expérience d'une transfiguration par l'Esprit.
Voici quelques textes qui vous parleront de ce mystère de la transfiguration :


St Macaire :
" Si tu es devenu le trône de Dieu, si l'aurige céleste, le conducteur du char ( le Christ) s'est assis en toi, et que ton âme entière est devenue oasis spirituelle et entièrement lumière, si tu t'es nourri de la nourriture de l'Esprit (eucharistie), que tu as bu l'eau de la vie et que tu as revêtu des vêtements de lumière ineffable, si ton homme intérieur a été établi dans l'expérience et la plénitude de toute chose, voici que tu vis en vérité ta vie éternelle et que désormais ton âme est dans le repos du Seigneur ".


" De même que le soleil est tout semblable à lui-même, n'ayant aucune infériorité, mais tout entier resplendit de lumière, et toute lumière est semblable en toutes ses parties, ou comme dans le feu la lumière du feu est toute semblable à elle-même n'ayant rien de primaire ou de secondaire, de plus grand ou de plus petit, ainsi l'âme qui a été pleinement illuminée par l'ineffable beauté de la gloire de la lumière du Christ et remplie du Saint-Esprit (II CO), digne de devenir la demeure et le temple de Dieu, est tout œil, toute lumière, tout visage, toute gloire et tout esprit, le Christ l'ornant de la sorte, la portant, la dirigeant, la soutenant et la conduisant ainsi, l'illuminant et la décorant de la beauté spirituelle ".


Il faut que cela se fasse de jour ou de nuit ! Dans tous les textes anciens, il est noté que que vous mangiez , que vous buviez, que vous soyez couché, que vous vous livriez au travail ou que vous soyez plongés dans le sommeil, le parfum de la prière spirituelle doit monter de vous. Si vous n'en êtes pas là, essayez…


Voici encore un texte de Macaire. Il peut parler parce qu'il l'a vécu :


" Le Dieu infini et incompréhensible par sa bonté s'est diminué lui-même, a revêtu les membres de ce corps, s'est retiré de la gloire inaccessible, par douce bienveillance il s'est métamorphosé et s'est incarné, et il se mêle, il pénètre les âmes saintes qui lui sont agréables et fidèles et il devient avec elles un seul esprit selon la parole de Paul, âme dans l'âme pour ainsi dire, substance dans la substance, de sorte que l'âme puisse vivre d'une vie nouvelle, éprouve la vie immortelle, et devienne participante de la gloire incorruptible, Lui qui est comme il le veut, et ce qu'il veut, et dans sa bienveillance ineffable et sa bonté incompréhensible se transforme, se rapetisse, prenant un corps pour s'assimiler aux âmes fidèles, saintes et justes afin que soit vu par elles celui-là qui est invisible, le Père, et que soit palpé selon leur nature subtile celui qui est impalpable et qu'elles goûtent sa douceur et qu'elles jouissent par expérience même du charme de la lumière de la jouissance ineffable. "

" Lorsqu'il le veut, il devient un feu qui brûle toute passion mauvaise et étrangère, n'est-il pas dit : 'Notre Dieu est un feu dévorant'. Lorsqu'il le veut, il est un repos indicible et secret afin que l'âme se repose du repos divin. Lorsqu'il le veut, il est une joie, une paix qui la réchauffe et l'enveloppe. Quand l'âme atteint cette paix et cette joie, délivrée des tentations, elle est établie dans la perfection de l'amour. En elle réside la plénitude de la divinité. "



A l'arrière-plan de ces textes, perce l'expérience d'hommes qui savent que la grâce transfigure et qui en ont fait l'expérience jusque dans leur être. Ce texte oriental est à rapprocher de certains thèmes de saint Augustin qui connaît bien cette expérience et l'a développée selon " l'ordinata caritas ", " la charité fait l'ordre ". Elle fait l'ordre dans la vie.


Saint Augustin a vécu à une profondeur inégalée la désagrégation d'un complexe spirituel centré sur son moi, une sorte de paysage mental qui définissait sa vie comme éloignement de Dieu et il l'a redécouverte comme une reconstruction de la sensibilité dans la charité. Il a perçu la transfiguration que faisait la charité dans l'homme. Pour vivre la transfiguration de la sensibilité, saint Augustin a très bien vu qu'il ne s'agit pas de supprimer le désir mais de transmuter l'ensemble, de ne pas le nier mais de le faire passer à un autre niveau.. Dans cette perspective, il s'agit d'une ascèse extrêmement positive qui se retrouvera dans toute la tradition scolastique.
Le Saint-Esprit est la loi de l'Église. Les formules à ce sujet de Saint-Thomas sont absolument étonnantes. Au cœur d'une vie chrétienne, la loi inscrite dans les cœurs par le Saint-Esprit doit être première et chacun doit se mettre dans cette ligne.
A partir du XIII° siècle, ce thème ne demeurera qu'au niveau des grands mystiques, chez Tauler, chez Suso, chez Maître Eckart. Au XVI° siècle, il sera présent chez Saint Jean de la Croix puis on le retrouvera au XVII°siècle dans certains courants spirituels, un peu plus moralisants comme chez Saint François de Sales. Pour un renouveau de fond, il faut attendre le grand théologien du XIX° siècle, Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus de la Sainte Face. Elle a retrouvé la splendeur et l'ampleur d'une perception d'ensemble de la charité comme dynamisant l'homme tout entier y compris ses misères et ses faiblesses. Cette théologie d'une puissance extraordinaire manifeste la reprise de la grande tradition chrétienne.

 

 

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