Prière pour un temps de scandale

Notre péché, celui des Apôtres, celui des chrétiens de tous les temps, celui de toute l'humanité, c'est de ne jamais reconnaître le Seigneur comme il veut être reconnu.

Nous ne reconnaissons jamais, ou nous avons une peine infinie, à reconnaître la faiblesse du Seigneur.

Tout le drame des hommes est là. Car son vrai mystère, c'est sa faiblesse. Sa faiblesse est notre grâce. Il est grâce pour nous par sa faiblesse. C'est par sa faiblesse qu'il est notre Dieu. Il est impossible, dans le plan de Dieu, qu'il en soit autrement, et c'est là, précisément, qu'éclate le cœur de notre infidélité.

A chaque époque correspond une faiblesse de notre Dieu et de notre Seigneur.

C'est par là qu'il nous aime et qu'il nous sauve.

Et cette faiblesse de notre Dieu rencontre notre infidélité.

Dieu nous attend comme nous sommes, nous ne l'attendons pas comme il est.

Il vient à nous faible, pauvre, démuni, et nous l'attendons toujours fort, puissant, riche. Nous sommes en quête du Dieu de nos rêves et de nos désirs insatisfaits, nous sommes des adorateurs inconscients d'une idole.

Nous ne faisons pas mieux que ceux qui ont crucifié Jésus : nous reprenons même inlassablement la même tâche.

Et, jusqu'à la fin du monde, ce sera la même histoire de la mort de l'Innocent.

Et par cette mort, il sera encore avec nous.

Car il est ressuscité et c'est par sa faiblesse que nous reconnaissons glorieuse que nous pouvons être avec lui.

Il nous faut à longueur de temps des transfigurations! Nous rêvons d'arrêter le temps pour être avec lui comme Pierre sur la montagne: « Il est si bon d'être ici! »

Alors que, dans sa transfiguration même le Seigneur, lui, nous renvoie à l'agonie!

L'agonie, non pas le désespoir, mais la communion à la misère du monde pour le sauver dans l'amour infini du Dieu vivant, du Dieu Trinité. Oui, il nous faudrait un regard d'innocent sur le monde moderne. Nous agoniserions encore, mais dans la sérénité d'un regard plongé dans la sécurité infinie du Père.

L'enfant qui meurt n'a pas peur, il ne comprend pas, mais il n'a pas peur. Il ne sait pas ce qui lui arrive, il repose dans la confiance.

Serons-nous, comme le Christ nous le demande, des enfants, posant sur le monde moderne, dans la détresse infiniment douloureuse qui est la sienne, un regard sans peur, un regard d'innocent ?

Notre époque n'est pas plus mauvaise qu'une autre. Elle a seulement sa manière à elle de trahir l'Innocent.

Mais chaque époque a sa façon originale de bafouer l'Innocent, et avec lui tous les pauvres.

Et la seule réponse est la sainteté : nous sommes appelés à la sainteté dans une faiblesse infinie!

Oui, notre époque est une époque de grâce, comme toutes les époques l'ont été; chacune a trahi l'Innocent à sa façon et, par là, a été sauvée par l'Innocent, et notre grâce, c'est sans doute que, à notre époque de puissance apparente, mais sans doute plus faible et plus démunie que toute autre, nous soyons conviés à vivre, comme sans doute jamais encore elle n'a été vécue, l'infinie faiblesse du Seigneur.

Inventer le visage de la sainteté du XXIe siècle, c'est sans doute contempler comme jamais la faiblesse de l'Innocent, et laisser transparaître en nous son image.

Le Seigneur fera en nous des merveilles.

Nous l'oublions toujours: à toutes les époques, le nom du Seigneur est « merveilleux ».

« Rien n'est trop merveilleux pour le Seigneur. » (Gn 18, 14)

Seigneur, en ce temps de scandale
où tant de chrétiens se laissent prendre aux pièges de la puissance,
apprends-nous par ton Esprit, à être,
à l'image de ton Fils, des êtres si faibles et si démunis,
que tu sois notre seule force.

A une époque où la presse et les moyens d'information
conditionnent comme jamais la pensée des hommes,
que ton Esprit fasse de nous des êtres d'une totale liberté
par rapport à tous les jugements du monde.

Seigneur, dans ce monde encombré de richesses,
fais de nous des pauvres qui aient le courage de laisser l'Évangile
se manifester en eux dans son explosive nouveauté,
dans la tendresse infinie de son intransigeance.

Fais de nous des êtres brisés par le péché du monde,
solidaires de toute la misère, faibles d'une faiblesse infinie,
pour que nous soyons les témoins de la miséricorde du Père.

Que ta croix de lumière plantée au cœur de nos vies
fasse de nous des enfants pétris de douceur et de faiblesse,
heureux de la joie de Dieu,
capables de bénir Dieu en toutes choses.

Façonne-nous à ton image pour que nous devenions des innocents,
capables, comme Paul, de « délirer » par amour pour leurs frères.

Seigneur, rends-nous fous de la folie de ton Fils,
afin que dans tout notre être se manifeste
le mystère scandaleux mais bienheureux du Serviteur.


Extraits du livre du Père Marie-Joseph le Guillou :
"L'Innocent, celui qui vient d'ailleurs" aux Éditions "Parole et Silence"

 

 

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